Editions: SEUIL
Après avoir déjà écrit des livres formidables sur le Noir, le Bleu, le Vert, le Rouge et le Jaune, l?historien des couleurs Michel Pastoureau s?attaque au Blanc, longtemps considéré à tort comme une non-couleur, comme l?absence de couleur (tel qu?on le dit dans la photo noir et blanc opposée à la photo couleur). Mais le blanc est en réalité une couleur réelle et très importante, comme il le montre dans ce beau livre, cadeau idéal de fin d?année, avec de nombreuses illustrations (comme le grand linceul blanc de la Descente de Croix de Rubens) et une foule d?anecdotes savoureuses et éclairantes montrant que le choix d?une couleur n?est pas qu un problème esthétique mais, avant tout, sociétal.
Érudtion et gai savoir
C’est un livre qui mêle une énorme érudition à un gai savoir et des anecdotes à foison qu’on lit avec grand plaisir.
Déjà dans l’art pariétal, dans les peintures rupestres, on voit apparaître des mains en négatif, blanches, faites avec de la craie, du talc ou du kaolin. Le blanc couleur de la lune est apparu tôt comme une couleur sacrée, celle des dieux. Les prêtresses de Diane sont habillées de blanc comme les druides.
Michel Pastoureau rappelle cependant que notre idée d’une sculpture et architecture grecque blanche est une erreur car ces ?uvres était alors polychromes.
À Rome, les hommes libres, c’est-à-dire les citoyens, se devaient de porter une toge en laine la plus blanche possible.
Apocalypse
De chapitre en chapitre, on suit comment le blanc fut perçu au gré des siècles dans nos pays occidentaux. Le blanc était dans la symbolique chrétienne, l’opposition au noir, comme le jour s’oppose à la nuit, et les lumières aux ténèbres. Les Apôtres sont toujours représentés en blanc. Dans le splendide diptyque de la Crucifixion de van der Weyden, reproduit dans le livre, le Christ en Croix est vêtu d’une sorte de pagne blanc. Et dans son tableau, le blanc s’oppose au rouge du fond.
Michel Pastoureau raconte comment, à l’opposition noir/blanc, on ajoutait une opposition rouge/blanc. Le jeu d’échecs, par exemple, fut longtemps construit avec des pièces rouges et blanches avant de trouver sa forme actuelle.
Dans le récit de l’Apocalypse, la couleur blanche est celle de la victoire et celle de la justice, le Christ chevauchant un cheval blanc.
À côté de la rose, la fleur la plus emblématique, symbole du blanc à côté du lait et de la neige, fut le lys. Il symbolise la pureté et se retrouve systématiquement dans les peintures de l’Annonciation.
Le bestiaire blanc est tout aussi riche. Le Christ est l’Agneau pascal, blanc. La colombe est l’animal bénéfique par excellence. Sur son arche, Noé l’a choisi plutôt que le noir corbeau qui prévalait avant lui. Et la licorne toute blanche ne se laisse approcher que par une jeune fille vierge.
L?hygiène
Dans les portraits de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, le blanc est privilégié pour les coiffes des femmes et les fraises, ces collerettes qui mettaient en évidence les visages.
On naissait et mourait dans des draps blancs. Les reines en deuil portaient du blanc. Peu à peu, l’hygiène a mené aux sous-vêtements blancs et aux blouses blanches où les taches de transpiration se voyaient moins.
Le protestantisme a bouleversé l’intérieur des églises en les rendant blanches.
Toxique
Pastoureau illustre ses propos par des ?uvres magnifiques, comme cette symphonie de blancs d’un portrait par Whistler, par les blancs d’une jeune fille nue allongée au milieu des draps défaits dans un tableau d’Hervé Gervex, jusqu’au blanc de Rothko.
Longtemps, les peintres ne pouvaient utiliser comme blanc que de la céruse (à partir de plomb), mais c’était un produit très toxique. Aujourd’hui, ils leur préfèrent le blanc de titane.
Le blanc est devenu une couleur capitale, une couleur « chic » aussi pour le design et l’architecture d’aujourd’hui.Guy Duplat
Collaborateur culturel llb

